Soutiens

 

Paul Ardenne parle de « Disaster collection« 

 

L’envers du cynisme

 

En 2017, l’artiste américain Jeff Koons crée pour la firme Louis Vuitton la gamme de sacs à mains Masters Collection. Aisément reconnaissables, ces sacs tirent leur appellation de l’image de fond ornant leur flanc, venue s’inscrire dans le célèbre réseau en guillochis de la toile Vuitton : un tableau de maître signé Pierre-Paul Rubens ou encore Léonard de Vinci. Le nom des artistes, en lettres majuscules, est placardé sur la reproduction des tableaux de ces maîtres anciens. Koons ajoute à cette présentation, sur une des extrémités du sac, son propre monogramme, « JK », que redouble, à l’autre extrémité, celui de Louis Vuitton, « LV ». L’argument de Koons pour valider ce type de proposition est bateau mais pertinent : le grand art, à toutes les époques, a croisé la mode et l’entreprise. Leur mariage est naturel.

 

On passera vite sur l’apparence plutôt kitsch du résultat, plus vulgaire que raffiné (le « vulgaire raffiné » : la qualification esthétique de la griffe Vuitton depuis des années déjà), pour interroger le mixte convoqué pour l’occasion – une marque prestigieuse, des artistes historiques prestigieux, un artiste contemporain prestigieux. La concentration de cette triade en un unique produit en garantit la valeur a priori. Il n’y a ici que du grand, du beau, du respectable. Les gogos applaudissent au tour de force, sort leur carte bancaire et achètent.

 

Disaster Collection est la réplique de Majida Khattari à la Masters Collection de Koons et Vuitton : des sacs de taille de même format et de même apparence, différents toutefois par leur affichage. Majida Khattari, elle aussi, conçoit des sacs et les signe de son monogramme, « MK ». Majida Khattari, elle aussi, reprend le réseau guilloché de la toile Vuitton mais, pour sa part, en le remplaçant par la géométrie autrement agressive et menaçante d’un grillage métallique. Majida Khattari, elle aussi, orne ses sacs avec un visuel à la symbolique forte, mais inspirée cette fois des pires images de l’actualité récente : une femme voilée, ou encore un enfant, dans un camp de réfugiés, nous tendent ici leur visage et leur terrible sentiment d’impuissance. L’estampille, cette fois, est limpide : « Alep », « Mossoul », les noms qui s’affichent sur le flancs de ces sacs évoque des lieux actuellement en proie aux pires traumatismes, l’effroi islamique, la guerre. Jeff Koons, avec sa Masters Collection, nous parle d’un univers édulcoré, sucré, sans aspérité, où le pacifique commerce des biens de qualité structurerait la vie des hommes. Majida Khattari, avec sa Disaster Collection, nous parle de la réalité. Chacun sa représentation du monde, chacun son camp.

 

Cette réponse de la bergère au berger pourrait relever de la parodie seulement. Dans cas, il y a fort à parier que Koons sortirait vainqueur du tournoi : le parodié importe toujours plus que le parodiant. La morgue racoleuse et mercantile du tandem Koons-Vuitton pourrait bien pourtant, cette fois, ne pas faire le poids, tant la morale aspire ici à réclamer ses droits.

Majida Khattari, avec Disaster Collection (une opération appelée à durer, pas seulement « fashion »), entend bien se tenir au-delà de la posture, et constituer une riposte élaborée, pensive, pas seulement amie du spectaculaire, de la piqure de rappel et du coup pour coup. Le cynisme d’un côté, l’envers du cynisme de l’autre, aucune raison de disqualifier Disaster Collection et Majida Khattari, qui s’impose juste cet impératif catégorique : remettre les pendules à l’heure.

 

                                                                Paul Ardenne